Le café de la Mairie, place
Saint-Sulpice, occupe, pour les amateurs de sensations
pittoresques, une situation tout à fait privilégiée :
sa terrasse est exposée plein sud. En regard du nombre
de rues et de cafés à Paris, cette orientation se
rencontre probablement fréquemment. Mais le café de la
Mairie dispose dun autre atout. Ayant devant elle
une large place dégagée, la terrasse reste ensoleillée
de tôt le matin à tard le soir, nonobstant les nuages
et les feuillages. On sy presse donc en foule. Bien souvent, on attend au bord de la terrasse. Le paradis nest réservé quà quelques élus. Ceux qui payent sont épiés par la meute. Aller au toilettes expose à perdre sa place. Qui va à la chasse deau, perd son repos disent les vieux habitués qui, goguenards, restent au bar. Des regards furieux expliquent à ceux dont le verre est trop longtemps vide quil faut commander à nouveau ou sen aller. Quune personne se lève et une frénésie sempare des attendants. Un rapide regard circulaire prévient lémergence dadversaires. Les gestes deviennent sobres, précis, rapides. Les rangées sont étroites : deux groupes ne sy croisent pas. Si les partants séloignent vers la rue des Canettes, ceux qui attendent près de la cabine téléphonique ont le passage. Lun se précipite, bloque la table, hèle ses compagnons du geste, du regard, de la voix. Hésiter un instant, cest patienter plus longtemps. Pas de pitié pour les faibles et les indécis. Ici, pas de numéro dordre, pas de passe-droit, la Loi de la Jungle sapplique à tous, puissants ou misérables. Enfin, la volée dheureux charognards sabat sur les sièges encore chauds. Ce jour-là était caniculaire. Descendant dun bus dans lequel il avait cru bouillir, Sébastien comprit quun rafraîchissement était indispensable. Il connaît toutes les lois, toutes les astuces du café de la Mairie. Alerte, le fier guerrier sapprocha, prêt à défendre les droits de son gosier contre ceux de ses contemporains. La terrasse était bondée, bien entendu. Tout autour, des éclaireurs patrouillaient avec vigilance. Des innocents tentaient damadouer le serveur. Celui-ci expliquait rapidement que son travail ne concerne que les gens assis. Plus loin, dautres se disputaient à propos dun ordre darrivée. Scènes pathétiques dun monde porté à ébullition. Profitant de ces escarmouches, Sébastien conquit sans coup férir la garde dune partie du périmètre. Depuis sa position, il commandait trois rangées de sept tables. La reconnaissance visuelle annonça quelques verres vides. Heureux présage ! Les nouvelles du front étaient bonnes. Son oeil décidé découragea un commando qui serpentait dans son dos. Immobile sous le soleil, sanglé dans son uniforme de jeune cadre, il suait. Pas de relâchement : la victoire, seule, récompense les souffrances. Il assiégeait la citadelle depuis à peine une minute quune brèche souvrit dans les fortifications. Les deux personnes, devant lui, se levèrent. La première table de la rangée ! La plus proche ! Plus quun pas pour le nirvana ! Il fit ce pas, mais leva les yeux. Une femme sétait, elle aussi, approchée. Ils se regardèrent. Il se sentit soudain honteux de sa rapacité ; sa physionomie de conquérant se troubla. Linconnue sourit. Elle nétait pas jolie, presque laide. Trop bronzée, elle sétait habillée de vêtements trop jeunes qui la vieillissaient. Sébastien sut trop vite quil lui céderait la place. Sans pouvoir sexpliquer ses raisons, il se recula. Puis désignant la table, il dit dun ton léger qui lui laissa un goût amer : "Au café de la mairie, pas de préséance, mais à Paris, il y a des convenances". Elle sassit en répondant : Monsieur, vous êtes un gentleman. Ce compliment lui infligea vingt minutes dattente supplémentaires : Sébastien sétait cru aigle et se découvrait pigeon. |
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