Adrien marche dans les rues autour
de chez lui. Un peu comme un chien ou un voisin méfiant,
il parcourt le périmètre. Il marche vite. D'abord, il
fait froid, ensuite il veut se fatiguer. Il se demande
quelle force le pousse. Il lève les yeux et voit la
pleine lune apparaître, réjouie, de derrière un nuage.
Que dirait un astrologue ? Un jeune fille interrompt ses réflexions
:"Pardon monsieur !"
- Oui, mademoiselle.
Il la regarde bizarrement. Elle
porte un long manteau noir. De son sac émerge une rose
à longue tige. Dans sa main, elle tient une bouteille de
Champagne débouchée.
- Savez-vous où est la Seine ?
- Voudriez-vous vous y jeter ?
- Oh non !
- Alors je peux vous répondre !
Il lui donne les indications et ne
peut s'empêcher de demander :"Que fait à 4h du
matin, une jeune fille avec une rose dans son sac et une
bouteille de Champagne à la main ?"
- La rose, un homme me l'a donnée. Il m'a dit que la
rose est la fleur de la femme. Les roses sont belles et
elles ont des épines. Leur vue blesse le coeur et on se
blesse les mains à les saisir.. et puis un jour elles se
fânent.
- Mmoui, comparaison pas très originale, voire limite
cliché ! Je dirais que les roses, d'abord sont fermées,
elles gardent leur secret. Pourtant, elles attirent. Tous
les secrets attirent. Pourquoi dit-on que la rose est la
fleur de la femme. On attend longtemps au pied du rosier,
l'ouverture, le dévoilage, le grand lever de la reine
Rose. Un jour, elle s'ouvre.
On s'approche. Elle sent bon. On regarde. Et là, on
découvre que la fleur est pareille aux autres fleurs.
Simplement, continue Adrien sur un ton léger, la
pression sociale et les poètes depuis Jean de Meung nous
font croire qu'elles ont je ne sais quel pouvoir.
- Vous ne respectez rien ! dit-elle en riant
- Et la bouteille de Champagne ?
- Là, vous allez préférez l'histoire ! Je marchais
dans la rue quand une grosse Mercedes, neuve et
brillante, s'arrête à côté de moi. La fenêtre
s'ouvre. Un gros type, costume noir et chemise ouverte
sur une chaîne, avec un gros cigare aux lèvres me passe
la bouteille. Très en colère, il me dit :"tenez,
buvez ça à ma santé, l'autre pute a mal à la
tête." A la place du passager, il y avait une
fille, avec un manteau de fourrure, mais en me penchant,
j'ai vu qu'elle avait en-dessous un haut pailletté et
une mini-jupe. Elle s'essuyait la joue. Quand j'ai voulu
dire merci, il était déjà reparti.
- Effectivement, je préfère cette histoire. Avez-vous
bu à sa santé ? Il aura bien besoin de vos voeux !
- Oui, voulez-vous une gorgée ?
- Oui merci. A ta santé, pauvre homme qui même avec les
attributs de l'argent et du pouvoir, n'a pu guérir une
migraine, un soir où tu l'aurais voulu !
Il prend une bonne gorgée de
Champagne. Comme il a renversé la bouteille, les bulles
montent et Adrien prend de la mousse plein les narines !
La jeune fille rit de son air déconfit et de ses taches.
- Croyez-vous au destin ?
demande-t-elle soudain sérieuse
- Avons-nous notre route tracée ? Je ne sais pas.
Savons-nous où nous sommes ? Savons-nous où nous
voulons aller ?
- Oui, il faut que je retrouve la Seine.
- Continuez tout
droit, je rentre chez moi ! dit-il en désignant un point
dans son dos.
- A bientôt, dans une autre rue, dans une autre ville...
Nous ne nous manquerons pas !
Etait-ce une prophétie ? Adrien
s'aperçoit que la jeune fille a déjà disparu. Il
n'entend même plus son pas sur le trottoir. Adieu fée
de la nuit ! Merci d'avoir veillé avec moi.
Il est temps de rentrer.
|