- On va tout reprendre depuis le
début, répète le flic en tapant sur son bureau. Ca fait déjà cinq fois, la garde à vue va
se prolonger. J'en ai marre de ce minable qui n'est pas
fichu de faire progresser son enquête.
- C'est qui le minable, ici ? Ce
n'est pas moi qui ai décidé d'écrire un roman policier
! Moi, d'abord, je ne voulais pas être inspecteur. Je
voulais être étudiant en littérature en train de faire
une thèse sur le roman policier. Alors j'aiderai les
flics à faire leurs enquêtes grâce à mon corpus et
mon index des procédés !
- Je sais bien, mais l'histoire devenait trop difficile
à construire comme cela.
- Ben, mon gars, on va la reprendre ton histoire et de
bout en bout et on va la trouver ta solution. Enfin,
merde, c'est ma première enquête ! Tu ne peux pas
m'abandonner comme ça ! On va faire une série. Plus
connu que Sherlock, Poirot, Maigret et San-A ! Je vais te
rapporter la gloire, l'argent, les femmes...
- Bon, on va tout reprendre depuis le début.
Au cinquième étage de l'immeuble,
le facteur, apportant son calendrier de Noël, trouve un
cadavre.
- Un cadavre dûment tamponné ! Au secours ! Au secours
!
Tous les voisins s'entassent sur le palier. Ca
dégringole des étages. Ca remonte comme une nausée. Ca
piaille et ça discute. Pas moyen de travailler
tranquillement avec tout ce boucan.
- Bonjour Madame Josette, Il y a longtemps que je n'ai
pas vu votre petit chat.
- Ne touchez pas le cadavre, il est peut-être piégé,
c'est comme ça qu'ils font, les Viets, dit le retraité
du troisième.
- Appelez donc un prêtre ! dit Madame Josette
- Un prêtre ! appelle le gars du sixième avec les mains
en porte-voix.
- C'est malin ! Au téléphone, voyons.
- Un prêtre au téléphone, hurle, hilare, le gars du
sixième.
Le flic se lève et grogne :"épargne-moi tes jeux
de mots stupides, on a assez d'ennuis comme ça !"
Il froisse un papier sur son bureau et allume une gitane
qui passe, menottes aux poignets dans le couloir du
commissariat. Elle rougeoie sous la cendre. Il tousse.
- Quelle est l'ordre d'arrivée auprès du cadavre ?
- Premse ! dit le postier
- Deuze ! dit Madame Josette qui habite au cinquième. Au
passage, monsieur l'inspecteur, si vous pouviez retrouver
mon chat, il est plutôt petit, gris, tigré et avec des
yeux noisette.
L'inspecteur note l'arrivée des gens au fur et à mesure
:"excusez-moi, Madame Josette, mais je suis chargé
de résoudre un assassinat. Je n'ai pas été formé pour
les disparitions de chats. On lui a dit au ministre, mais
il paraît qu'il n'y a plus de budget et... Mais
qu'est-ce que je raconte ! Eh, l'auteur, arrête de te
foutre de ma gueule.
- Je n'ai pas le temps de tout noter, alors j'improvise !
Tout le monde se tait sur le
palier. Vite, il faut trouver une idée pour occuper le
flic. Et l'infortuné assassiné, qui s'en occupe ? Le
médecin légiste est arrivé sur les lieux avec la
division scientifique de la Police Nationale.
Premières constations.
Le médecin achève le moribond parce que les légistes
ne travaillent pas sur des gens vivants. Belle conscience
professionnelle ! Tout le palier approuve. Les policiers
scientifiques relèvent des empreintes, des crachats, des
traces de sperme, des griffures de chat. Ils vérifient
qu'il n'y a pas de mensonges latents, omis ou pieux,
cachés dans la cage d'escalier.
L'inspecteur note les alibis de chacun y compris le sien
parce qu'on est jamais trop prudent.
- Ah non ! Ca, ce n'est pas vrai ! Je ne suis pas bête
au point de me suspecter !
- Mais si, Monsieur l'inspecteur, vous n'avez qu'à
regarder dans votre calepin.
- Enfer et damnation, j'ai ma déposition !
L'assassiné est inconnu dans l'immeuble. La concierge ne
l'a même pas vu passer alors qu'elle surveille en
permanence la porte cochère depuis le rideau de sa loge.
Comme preuve de sa bonne foi et de sa bonne vue, elle
produit "L'état général des passages devant la
loge pour la journée d'aujourd'hui". On peut donc
conclure que l'inconnu s'est introduit dans l'immeuble
par une autre voie.
- Enfin, une piste, se satisfait l'inspecteur.
- Je peux rentrer chez moi, alors ?
- Non, d'abord tu finis cette histoire.
Le médecin légiste a repéré des traces de suie sous
les ongles de l'inconnu.
- C'est le Père Noël ! s'écrie le gars du sixième.
- Ce n'est pas possible ! dit Madame Josette, l'immeuble
n'a pas de cheminée.
Le palier rigole en voyant l'air déconfit du médecin.
Un des locataires du cinquième a ouvert son appartement
et propose une collation. Quelqu'un met de la musique
pour que l'ambiance soit plus gaie. C'est agréable de se
rencontrer entre voisins !
Les scientifiques font un moulage des semelles de
l'inconnu pour pouvoir retracer son parcours.
Chut, il ne faut pas le dire pour embêter l'inspecteur
mais personne n'a pensé à regarder dans les poches du
mort. Il y a dedans la solution de l'affaire...
Finalement, les scientifiques ne découvrent rien
d'intéressant et le médecin légiste indique que
l'homme a été tué d'un coup porté à la tempe par un
objet contondant du genre batte de base-ball, raquette de
tennis, massue, sabre de bois etc.
- Pas très précis, dit l'inspecteur.
- Ce ne sont que les premières constatations et je ne
veux pas m'engager sur des éléments que je n'ai
pleinement vérifié, répond le légiste.
- Le coup a-t-il été porté par un droitier ou un
gaucher ?
- Avec les deux mains probablement, de haut en bas, comme
un coup de samouraï. Hyiiii, fait le médecin en
montrant le geste.
Le flic trépigne et marche de long
en large dans son bureau. Il donne un coup de pied dans
sa corbeille.
- Il y en a marre de ces fausses pistes, de ces
imbécillités, de ces trucs sans aucun sens que tu
racontes tout le temps ! Comment est-ce que je peux mener
mon enquête avec un auteur pareil ?
- Monsieur l'inspecteur, je vous avais bien dit que je
n'arrivais pas à terminer cette histoire mais vous avez
insisté pour tout reprendre.
- Bon, on va tout reprendre depuis le début.
- Ah non j'en ai marre.
FIN.
- Tu n'as pas le droit de me laisser comme ça. Tout le
monde va se foutre de moi : le seul inspecteur de la
littérature même pas fichu de réussir sa première
enquête ! Et ce n'est pas tout... On va dire que tu es
incapable de construire une histoire qui tienne debout.
Comment est-ce que tu espères trouver un éditeur ?
- Ca, c'est un coup bas, Monsieur l'inspecteur.
- Allez, aide-moi et on pourra s'arranger...
- Bon alors, je vais vous donner une piste.
L'inspecteur entre dans un appartement du quatrième. Là
habite un étudiant en Doctorat de Littérature
Française qui prépare une thèse sur le roman policier.
- Mais c'est mon rôle ! s'exclame l'inspecteur, tu avais
dit que tu ne l'écrirais pas .
- Vous êtes très bien en inspecteur, Monsieur
l'inspecteur. C'est un rôle parfait pour vous. Vous
allez voir, l'étudiant, cela ne vous conviendrait pas.
L'étudiant est entouré de piles de romans policiers.
Son bureau est recouvert de papiers annotés. Il a le
catalogue complet des romans policiers ouvert sur les
genoux. La pièce sent le renfermé et la pizza refroidie.
Il porte un T-shirt sale (Nuclearem lou Larzac), un vieux
jean et des savates. Inspecteur de police, on est mieux
habillé, hein ?
- C'est vrai.
- Bonjour, Police, inspecteur Schlumpf, dit l'inspecteur.
Qu'est-ce que c'est que ce nom, bordel ? Je veux bien
être inspecteur mais pourquoi tu me refiles toujours les
canards boiteux de ton imagination !
- C'est un patronyme alsacien. Ca sonne
"terroir" : France éternelle enracinée dans
ses principes de Justice, Vérité etc. Ca ne vous plaît
pas ? Préférez-vous un nom corse, basque ou savoyard ?
- Bonjour, Police, inspecteur Etchexabourougaray, dit
l'inspecteur en un seul souffle.
- Bonjour inspecteur... euh... Inspecteur. dit
l'étudiant.
- Votre nom ?
- Schlumpf, Conrad Schlumpf.
- Qualité ?
- La bonté.
- Non. Qualité c'est votre profession ? C'est du
vocabulaire administratif, ajoute l'inspecteur qui s'y
connaît en niveau de langage.
- Etudiant en Doctorat de Littérature Française. On se
demande vraiment ce que je fous dans une histoire
pareille ?
- Si tu savais ! Crois-moi, ce n'est pas mieux dans la
Police !
L'étudiant et l'inspecteur discutent pendant quelques
instants des vicissitudes de la vie de personnage de
roman et de la nullité des auteurs. Il y a des éditeurs
qui vous rayent d'un trait de plume et des correcteurs
qui vous empêchent de parler avec des fautes, des
lecteurs qui ânonnent...
- Oui oui, interrompt l'inspecteur, ce n'est pas que je
m'ennuie mais j'ai une enquête à terminer.
- Ah ! Oui bien sûr, l'étudiant se lève et se met à
parler fort comme s'il magistrait amphitéâtralement son cours. On peut repérer deux grandes
sortes de romans policiers. Primo, les romans à énigme.
Les précurseurs sont La lettre volée d'Edgar Poe,
Sherlock Holmes et ensuite les romans d'Agatha
Christie. Vous pouvez prendre des notes ! Enfin, ce n'est
pas moi qui serait au chômage lorsque vous aurez raté
votre examen.
Il y a une énigme à résoudre. Les clefs sont
parsemées dans le roman. Le point de vue adopté est
celui du détective ou de son adjoint. Le lecteur mène
l'enquête en même temps que le héros. Ce type de roman
est apparu en Europe au XIXème siècle
Deuxio, le roman noir. Né aux Etats-Unis à la fin des
années 30, il s'agit plus de roman d'atmosphère que
réellement d'enquête. Il y a souvent une critique de la
société. Le héros est un dur et un pur, un peu en
marge de...
- Merci, c'est très intéressant mais cela ne m'aide pas
beaucoup. Comment font-ils, ces détectives, pour
résoudre les enquêtes ?
- Ils reprennent tout depuis le début.
- Bon, on va tout reprendre depuis le début.
Et l'étudiant va aider l'inspecteur qui va arrêter le
criminel qui va protester de son innocence et demander
qu'on lui rende son petit chat. L'auteur se verra
signifier la fin, enfin, de sa garde à vue et ira se
recoucher.
|