Extrait du chevalier à la longue langue, roman arthurien en prose du XXème siècle. Résumé des épisodes précédents : Gauvain et un jeune écuyer, Breloc'h, doivent débarrasser un pays du tyran qui l'opprime. Breloc'h accomplit simultanément sa vengeance et son noviciat de chevalier.

Ils rencontrèrent bientôt une foule venant à leur rencontre. Paysans, hommes d'armes, demoiselles, vieillards et nourrissons, tous s'enfuyaient précipitamment

- Ah, s'écria gaiement Gauvain, voilà de la besogne : il flotte, en ces lieux, une bonne odeur de torts à redresser, de prouesses à accomplir. Breloc'h, ne commençais-tu pas à t'ennuyer ?
- Ma foi, mon maître, ces gens semblent avoir besoin d'aide. Secourir les humbles quand leur cause est juste, n'est-ce pas là, le...
- Bien, bien, bien, voyons leur histoire...

Il apparut assez vite dans des témoignages fiévreux, et parfois contradictoires, qu'un dragon descendait chaque jour de la montagne pour ravager la contrée. Sa taille semblait varier de "gigantesque" à "incommensurable". Il paraissait avoir plusieurs têtes, assurément, entre trois et dix-huit. Même, selon des témoins oculaires et paradoxaux, qui le voit une fois, voit pour la dernière fois. "Enfin, résuma Breloc'h, il est grand, monstrueux et dangereux. Personne n'a tenté de le combattre ?"

- Si fait, mes beaux seigneurs :

- Le chevalier Claquéclic, muni de l'élixir d'une fée : écrasé d'un coup de queue.
- Le baron Dejambe, avec son épée enchantée : dévoré tout cru.
- Le prince de Langouste, porteur d'un talisman d'invulnérabilité : déchiré par les serres du monstre.
- Un inconnu qui fanfaronnait : disparu.

Et combien d'autres encore ? Ô combien de chevaliers, en des luttes ignorées et solitaires, ont trépassé pour l'affliction de leurs proches et le désespoir des gens du pays. Breloc'h s'en prit vertement aux paysans : "Tous ensemble, fort nombreux comme je vous vois ici, vous pourriez espérer le vaincre. Mais non, vous préférez vous en remettre à d'autres qui sont allés, seuls, au combat et qui sont morts pour défendre vos biens. Qu'avez-vous fait pour eux ? Vous avez choisi d'abandonner la terre de vos aïeux, plutôt que risquer votre vie pour la défendre. Vous êtes indignes d'un secours."

Bien entendu, Gauvain souhaitait tenter cette épreuve. Un dragon ne déparerait pas dans son tableau de chasse, au rayon "curiosités", sous-genre du "bestiaire fantastique". Breloc'h indiqua que sa vengeance pressait et qu'un dragon en chemin les retarderait. Gauvain répliqua que, bien que les gens du pays se fussent mal conduits en cette matière, des chevaliers ne sauraient faire assaut de bassesse avec eux. "Notre mission divine est la sauvegarde des faibles et, dussions-nous y perdre la vie, faisons notre devoir...". Et d'ailleurs, puisque Breloc'h veut devenir chevalier, qu'il abandonne ses rêveries et ensanglante un peu son fer.

S'accordant d'après ce mâle langage, ils se rendirent au village abandonné. La chapelle leur apparut un bon asile et ils passèrent la nuit en prières pour calmer leur colère et oublier leur terreur. Car, même pour Gauvain, un dragon n'est pas une mince affaire. En outre, passer la nuit dans une chapelle, au milieu d'un village déserté en attendant l'attaque d'un dragon, n'est pas particulièrement rassurant. Si vous ne me croyez pas, essayez donc.

Au matin, les gens du village revinrent. Humiliés par le discours de Breloc'h, ils apportaient de la nourriture, des armes et une ferme volonté de se battre. On attendit tout le jour, on regarda au loin, on fit une battue dans la montagne. Pas l'ombre d'un dragon... Le monstre s'était évanoui face au courage comme la peur avait créé et augmenté sa puissance. Les deux héros furent fêtés. Non seulement, ils avaient supprimé la menace de ce temps mais, en plus, l'espoir en l'avenir était rendu.

Le lendemain, les deux voyageurs reprirent leur route. Gauvain, pensif, ne disait mot.

"Notre mission, dit soudain Breloc'h, est de soutenir les faibles. Si nous avions vaincu le dragon, à la prochaine alarme, ils auraient oisivement attendu un chevalier. Désormais, ils se sentent plus forts et affronteront eux-mêmes les périls. Il y aura moins de gloire pour nous, mais leur vie sera meilleure. Ils se sont découverts une conscience collective. Ils se prendront en charge sans l'assistanat permanent de la chevalerie.

- Peut-être as-tu raison... les temps changent. Mais quelle place nous restera-t-il maintenant ?
- Nos hauts faits serviront de modèles. Chaque homme devra s'efforcer d'agir en chevalier, pour le bien d'autrui. Nous devons éclairer un chemin. Les chevaliers sont forts, mais moins que tous les faibles réunis."

On le voit, ce brave idéaliste désirait scier sa propre branche : conscience collective peut-être, mais pas de fidélité à la conscience de classe.

A12b

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