Adrien suit une fille : elle marche avec vigueur et souplesse. Ses gestes sont libres et déliés, simples et gracieux. Son pas suit un rythme intérieur sans marquer les temps. Elle semble presque ne pas bouger tant son mouvement est élégant. Pourtant deux éléments brisent cette continuité. En haut, ses cheveux bruns et ondulés dansent sur ses épaules. Plus bas, sa jupe bleu sombre à pois blancs se balance à l’exacte inverse.

Cette jupe est légèrement évasée et l’angle formé par le bord du vêtement correspond, au degré près, à celui de la chevelure. L’effet, involontaire, montre une perfection classique : symétrie souple et harmonieuse. Les bras et les jambes accompagnent le rythme principal en avant et arrière quand les cheveux et la jupe vont de droite à gauche. Fasciné, Adrien rêve à ce double esthétisme des formes et du mouvement.

La jupe qui vole rappelle celles que portent les danseuses de salsa. Devant moi glisse la perle de l’île, celle qu’avant le matin des hommes ivres se disputeront le couteau à la main. Ce n’est plus un trottoir parisien mais le parquet ciré d’un salon de danse ; ça sent le tabac brun, les bières blondes, la sueur qui colle les chemises au corps, la peur et l’orgueil des hommes à la courte moustache.

Dans ma tête, j’entends les bongos et les maracas, les bois frottés, heurtés, choqués, le son lointain d’une cloche de fer, le clair appel d’un triangle, le cliquetis des cuillères sur la paume, le roulement des mains sur les peaux tendues. Les cheveux et la jupe et les bras et les jambes, c'est le rythme immémorial des transes extatiques.

Elle tourne à droite et Adrien à gauche. Du bord de son trottoir, il la regarde s’éloigner dans la foule comme une île s’évanouit sous l’horizon...

A10B

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